Sujet

• Extrait du Monde Magazine, 30 avril 2010, n°33.

Une jardiniste à l’hôpital.

L’évidence même. Créer un jardin au milieu d’un hôpital. Demander aux malades de l’entretenir. Les faire biner, sarcler, semer, repiquer, arroser… Les confronter au rythme des saisons et au cycle des plantations. Et faire le pari, à l’arrivée, qu’un « bien-être » en découlera. Pas un remède aux pathologies existantes : un simple bien-être qui interagira avec les autres activités proposées sur place. Ne pas revendiquer autre chose, finalement, que de se mettre au service de la nature, en espérant un retour d’ascenseur de la part de celle-ci. Telle est, peu ou prou, la thèse que défend et met en pratique Anne Ribes depuis plus de dix ans. « Un jardin demande beaucoup, dit-elle, mais il donne aussi beaucoup en échange. Il te régénère. »
D’où se place ici, parmi ceux qui souffrent.

Infirmière de formation devenue paysagiste…ou plutôt « jardiniste », préfère-t-elle dire – Anne Ribes, 63 ans, a créé une demi-douzaine de jardins dans autant de centres hospitaliers de la région parisienne. Son combat est né d’un constat fait à l’époque où elle travaillait dans des services médicaux : « de nombreuses parcelles de terrain, coincées entre deux bâtiments, par exemple, ne servent à rien dans les hôpitaux. Pourquoi ne pas les utiliser dans un but d’accompagnement dans la lutte contre la souffrance ? ». L’idée n’est pas totalement nouvelle en soi. Des jardins, il y en eut longtemps dans les hôpitaux, notamment au 19e siècle. Mais la finalité était alors surtout productiviste, les légumes cultivés sur place étant destinés aux cuisines des établissements concernés. La création de jardins à vocation purement thérapeutique est un phénomène récent qui s’est d’abord développé dans les années 1970 à travers un courant médical américain appelé l’horticultural therapy, puis, plus tard, dans la lignée du laboratoire d’art urbain. Stalke, spécialisé dans l’appréhension d’espaces en friche dans les grandes agglomérations.

Ce qui a toutefois incité Anne Ribes à greffer ce concept en France est le résultat d’expériences réalisées en Amérique du Nord sur des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer : « D’après ces études, un malade à qui vous présentez une plante en lui suggérant de la planter retrouvera spontanément le “bon sens”, racines en bas, fleur en haut » indique Anne Ribes. Etonnante résurgence quand on sait qu’un malade d’Alzheimer a parfois du mal à tenir correctement une simple fourchette…

Au service de gérontologie de l’hôpital Louis Mourier de Colombes (92), Anne Ribes est précisément au contact de ce type de patients. Tous les vendredis, elle anime un atelier « potager-fleurs » auprès d’une dizaine de personnes âgées très dépendantes, atteintes de plusieurs pathologies et dont la plupart terminent leur vie seules, sans famille. L’activité commence généralement à l’intérieur du bâtiment autour d’une discussion sur les éléments, le cosmos, les plantes, les animaux utiles et nuisibles… Elle se prolonge ensuite dehors où un terrain de 150 mètres carrés m’a été aménagé au fil des années depuis 2002. Un dallage au sol permet aux fauteuils roulants de se déplacer entre les bacs en osier d’un mètre de haut accessibles sans qu’il soit nécessaire de se courber. Radis, carottes, cerfeuil, persil, pensées, tomates, basilic, menthe, ciboulette, cresson, roses, aneth, coriandre… Ici, tout pousse. Aux doigts noueux des patients se joignent les petites mains d’une classe de maternelle, invitée chaque semaine à entretenir, avec les locataires du lieu, ce « jardin des âges », comme Anne Ribes aime l’appeler.

Mesurer l’impact d’un tel atelier sur les patients est impossible tant ceux-ci ont des difficultés à communiquer. « On ne sait pas ce que cela apporte, mais peu importe, formule Catherine Doucey, la responsable d’animation du service. L’idée est d’ouvrir un espace où les cinq sens peuvent être développés. Les malades prennent ce qu’il y a à prendre en fonction de leur qualité d’écoute. Le seul constat que l’on puisse faire, c’est qu’ils se sentent bien sur le moment présent. On est dans l’immédiateté. Lundi, la plupart auront oublié qu’on a fait du jardinage. » Ce jour-là, une dame hémiplégique ayant perdu la vue et ne parlant quasiment jamais lâche à voix haute le mot « automne » à une question d’Anne Ribes sur les saisons ; Khelil, un ancien SDF atteint de démence, hume avec une joie communicative des branches de thym et d’hamamélis. Impalpable sensation que quelque chose se « passe » mais quoi ?

Le responsable du service de gérontologie qui est à l’origine de la venue d’Anne Ribes l’ignore lui aussi : « Il faudrait mesurer scientifiquement ce que cela change chez les patients, voir s’ils dorment mieux, s’ils prennent moins de neuroleptiques… ». Ce genre d’évaluation est compliqué, mais on a le sentiment que cette activité non médicamenteuse est utile notamment en termes de mémoire dite « procédurale », grâce à laquelle une personne peut se souvenir de gestes habituels à la manière de réflexes. Planter des graines ou arroser des fleurs sont typiquement des gestes qui, sans avoir été répétés depuis des années, demeurent « enfouis » au fond d’une conscience… Reste la symbolique du jardin florissant. « Quoi de plus beau que d’essayer de réintroduire la vie au sein d’un hôpital ? », lance Anne Ribes. « Planter un végétal est aussi un pari sur l’avenir, dans la mesure où on voudra le voir fleurir », abonde le docteur Charru. Pour lui l’atelier « potager-fleurs » de l’hôpital Louis-Mourier a aussi valeur d’exemple : « Ce jardin est la preuve qu’il est possible de faire des choses bien avec des gens très vieux et très malades. » Et jardiniers dans l’âme…

1. Que pensez-vous de cette initiative d’une part en tant que futur professionnel de la santé, d’autre part en tant que citoyen ? (10 points)
2. Vous commenterez la phrase suivante : « Ce jardin est la preuve qu’il est possible de faire des choses bien avec des gens très vieux et très malades. » (4 points)
3. Que savez-vous de l’hortithérapie (horticultural therapy) ?

(3 points) 3 points attribués pour le respect des consignes et de la langue française.

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