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• Extrait du magazine L’Express, n°3089, semaine du 15 septembre 2010.

Les cliniques à bébés.

En Espagne, les Français représentent environ 10 % de la clientèle des établissements spécialisés dans la procréation médicalement assistée. A Madrid, Barcelone, Grenade et Valence, près de 120 établissements privés se disputent leurs faveurs. Ceux qui débarquent chez Eugin ne sont pas dépaysés : toutes les informations sur les différentes techniques d’insémination sont disponibles dans un français impeccable et les assistantes, comme les médecins, sont bilingues.

Ce matin-là, un couple de Perpignan se présente, lui 31 ans, elle 46. Ils désirent un troisième enfant. En raison de son âge, Lise, a besoin d’un don d’ovocytes, ce qu’elle ne peut obtenir en France, où cet acte n’est plus remboursé après 43 ans. Mais ce que femme veut… L’Espagne le peut. De l’autre côté des Pyrénées, les questions de bioéthique ne suscitent pas de débats enflammés. « Les dirigeants, encore traumatisés par l’ingérence du dictateur Franco dans la vie privée des citoyens, considèrent la procréation médicalement assistée comme relevant de l’intime », analyse la psychologue ibérique Diana Guerra. Au point de pouvoir apparaître laxistes. Sans cadre éthique strict, les cliniques privées ont poussé comme des champignons. Il a fallu attendre 2006 pour qu’une loi sur la PMA soit élaborée. Et encore : « Les législateurs ont veillé à ne pas rendre leur texte trop contraignant, reprend Diana Guerra. Ils se sont entourés de médecins aux visées particulièrement avant-gardistes ».

Certains établissements n’hésitent d’ailleurs pas à accéder aux demandes les plus farfelues : celle de cette Française, par exemple, qui souhaitait que la donneuse d’ovocytes aimât Shakespeare ; ou bien celle de ce couple d’énarques exigeant une donneuse Bac + 7. Au royaume de la procréation assistée, le client est roi !

A eux seuls, les Français rapportent à l’ensemble des cliniques spécialisées espagnoles un chiffre d’affaires de 350 millions d’euros. Sans compter les allongements de facture pour les médicaments non remboursés, la congélation éventuelle d’embryons, les implantations supplémentaires, etc… Selon les établissements concernés, le taux de réussite de la première FIV avoisinerait les 40 % contre 30 % au mieux en France. Mais les couples ont également 60 % de chances de revenir et de payer à nouveau plein pot pour une seconde tentative. A 7 000 euros en moyenne la FIV avec don d’ovocytes (contre 3 000 euros en France), l’aventure se paie au prix fort.

Afin d’assurer néanmoins le renouvellement de leur clientèle, certaines cliniques tentent de passer des accords avec des associations de patients français stériles. Les Enfants Kdos, Pauline et Adrien ou encore Maia leur adressent ainsi régulièrement de nouveaux candidats, sans percevoir de commission. Les gynécologues et biologistes français sont aussi de précieux médiateurs. Confrontés à la pénurie de donneuses d’ovocytes, ils avouent conseiller eux aussi à leurs patientes ayant épuisé les voies légales en France de se rendre en Espagne.

Soucieuses de séduire ces prescripteurs de première qualité, les cliniques ibériques ne lésinent pas sur les moyens. Elles les invitent régulièrement à visiter leurs laboratoires dernier cri, tous frais payés, afin de démontrer leur savoir-faire et gagner leur confiance. Certaines vont même jusqu’à embaucher des médecins hexagonaux, à l’instar d’IVI, une clinique barcelonaise réputée […] efficace : le nombre de clients français a quasi doublé en un an.

Chaque enseigne y va de sa tactique commerciale pour attirer le « chaland ». Le centre d’infertilité et de reproduction humaine brade les FIV avec don d’ovocytes pour les patientes qui acceptent de partager leur donneuse avec une autre receveuse – 1 000 euros de ristourne sur la facture finale. Afin de faciliter le séjour de leurs patients, certains établissements proposent des réductions dans les hôtels environnants. D’autres mettent les candidats en relation avec des agences de voyage barcelonaises capables d’organiser leur périple depuis la France. D’autres encore prennent en charge leurs clients dès l’aéroport, avec transfert jusqu’à l’hôtel.

Les autorités éthiques françaises s’agacent de ce contournement systématique du dispositif légal hexagonal. L’enjeu est financier : il s’agit de préserver les comptes de la Sécurité sociale. Une directive européenne transfrontalière rend en effet obligatoire le remboursement des frais de santé réalisés à l’étranger. En 2008, 274 demandes de remboursement sur 386 ont abouti, selon l’Agence de la biomédecine, dont 71 % pour des interventions effectuées en Espagne. Or, en 2009, le nombre de dossiers a quasiment doublé.

L’attractivité espagnole attise bien d’autres inquiétudes. Contrairement à la France, les dons d’ovocytes sont rémunérés en Espagne 900 euros en moyenne. Certains médecins hexagonaux imaginent le pire : le Dr Oriol Coll, directeur de la clinique Eugin, se souvient d’avoir été accusé par plusieurs confrères d’avoir mis sur pied un trafic de jeunes filles venant des pays de l’Est, débarquées par avions entiers pour se faire ponctionner leurs ovocytes… « Une hérésie, dénonce-t-il, nos donneuses sont toutes volontaires. » Ces candidates ne risquent-elles par toutefois d’être plus souvent recrutées « parmi les étudiantes pauvres et les femmes vivant dans la précarité ? » interroge Françoise Merlet, membre de l’Agence de Biomédecine. Profitant de la liberté qui leur est donnée de communiquer sans complexes, les cliniques ibériques n’hésitent pas, il est vrai, à recruter jusque dans les universités et sur les ondes radios locales. Toute femme âgée de 18 à 35 ans peut frapper à leur porte et distribuer ses ovocytes par centaines. Cette liberté ne menace-t-elle pas d’accroître les risques de consanguinité entre les enfants procréés ?

Les cliniques espagnoles font valoir leur expertise scientifique. Les professionnels de santé rappellent que c’est ici, sur leur sol, qu’est né le second bébé éprouvette au monde, Victoriana, deux ans seulement après Amandine en France. Les couples, eux, se fichent des questions de business. Ils n’ont en tête que leur rêve d’enfant. Peu importe le lieu où il se réalise.

1. Pensez-vous que l’on puisse évoquer un droit à l’enfant ? (7 points)
2. Le désir d’enfant peut-il légitimer toutes pratiques (vous évoquerez notamment les questions soulevées par la gestation pour autrui) ? (7 points)
3. (3 points)
a) Vous indiquerez quelles sont les principales idées développées dans cet article.
b) Que savez-vous du dispositif légal français encadrant la bioéthique ?

Consigne et langue française (3 points).

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